Projet Accompagnement Solidarité Colombie

Les Afro-Colombiens protégés par la Constitution et spoliés par la loi

22 Février 2012

Le président colombien Juan Manuel Santos a manqué une occasion historique de rendre justice aux afro-colombiens,  majoritairement victimes du conflit interne colombien qui dure depuis 1964. Les Noirs de la Colombie auraient bénéficié d’une réparation par une restitution de leurs terres.

Le terme afro-colombien désigne les habitants noirs de Colombie, descendants des esclaves importés d’Afrique pour servir de main d’œuvre aux les conquistadors espagnols. Libérés en 1851, ils représentent aujourd’hui 10,5% de la population totale du pays.

Le 9 décembre 2011, M. Santos a décrété la loi 4635, donnant les moyens au gouvernement colombien de compenser et d’aider les communautés afro-colombiennes qui ont été expulsées de leurs terres ou ont souffert pendant le long conflit interne en Colombie. On date l’origine du conflit au milieu des années 1960 avec la création de différentes guérillas marxistes. Le conflit se poursuit à la fin des années 2000 entre les FARC et l’ELN (marxistes), les groupes paramilitaires comme les Águilas Negras et les forces gouvernementales.

Une telle loi est essentielle, parce que les Afro-Colombiens ont souffert de manière disproportionnée et ont été dépossédés par les violences. Leurs communautés ont à maintes reprises subi des déplacements forcés, des dizaines de massacres, des assassinats ciblés de leurs dirigeants, le viol de leurs femmes et enfants en plus de la stigmatisation qui vient avec toutes ces atrocités.

Toutefois, le gouvernement colombien a échoué à implanter un processus légitime de participation et de consultation libre, et éclairé avec les Afro-Colombiens, pourtant c’est un droit déjà accordé aux afro-descendants dans la Constitution colombienne de 1991. Sans une telle consultation avec les victimes, la loi 4635 n’est qu’un autre projet de loi qui tourne en dérision les droits des afro-descendants colombiens.

SAVIEZ-VOUS QUE?
En politique, Benkos Biohó fut un esclave du XVIe siècle en fuite perçu comme l’instigateur du premier mouvement noir de résistance au système colonial basé sur l’esclavage, tandis qu’un des présidents colombiens, Juan José Nieto Gil, était noir, contrairement à ce que laissent supposer certains portraits de lui.
Au préalable, les consultations libres populaires est un droit accordé aux peuples autochtones et afro-colombiens en vertu du principe que les communautés doivent être consultés, et ont le droit de donner ou de refuser leur accord à des projets, actions, programmes, législations, et des initiatives qui seront mis en œuvre sur leur territoire. En vertu de ce droit, ces populations doivent participer au processus de décision et des négociations avant toute décision est prise. Le gouvernement est tenu de fournir des informations adéquates, exactes et en temps opportun.

Cette question a suscité des désaccords au sein des entités gouvernementales et suscité un tollé dans les organisations afro-colombiennes.

Actuellement, les politiques et les programmes mettent en danger les terres des Afro-Colombiens, violant le droit de ces gens de déterminer leurs destins, consolidant ainsi un plan de dépendance perpétuelle par l’État et la privation des droits civiques des Noirs. À l’heure actuelle, les victimes afro-colombiennes qui sont surreprésentées dans le conflit armé interne de la Colonmbie vivent dans une injustice crasse.

Malheureusement, le seul fait de voir être reconnus les maux des Afro-Colombiens par une loi semble être une corvée du gouvernement colombien. Cinq mois avant le décret de la loi du 10 décembre par le gouvernement de Juan Manuel Santos, le 10 juin, le Congrès colombien a adopté la loi 1448 afin d’aider et d’indemniser les victimes du conflit armé interne colombien. Toutefois, le gouvernement a inexplicablement exclu les Afro-Colombiens et les peuples autochtones de la loi. Dans une tentative de rectifier l’acte anticonstitutionnel d’ignorer ces communautés, le Congrès Colombien a donné le pouvoir spécial à M. Santos de promulguer un décret en décembre après un processus de consultation avec les Noirs, et les communautés Raizales et Palenque. Pourtant, ce dernier processus n’a jamais été enclenché.

La question du droit des victimes n’est qu’un des nombreux exemples de la façon dont le gouvernement colombien traite les Afro-Colombiens comme citoyens de seconde classe. En 1991, lorsque la Constitution colombienne a été modifiée avec un engagement à « reconnaître et protéger la diversité ethnique et culturelle de la nation colombienne (art7) ». Elle reconnaît également les droits linguistiques, culturels et politiques des minorités amérindiennes et afro-colombiennes.  La reconnaissance du statut spécial du caractère ethnique et culturel des Afro-Colombien a depuis été reléguée à un article « provisoire » qui aurait besoin d’études supplémentaires. En outre, alors que la Constitution protège les droits des peuples autochtones sur leurs terres ancestrales, un article de loi provisoire reconnait que les Afro-Colombiens n’ont que droits à des « terres vacantes ». De nombreux gouvernements ont utilisé ce stratagème raciste pour saper l’identité des communautés afro-colombiennes et leur droit à la terre, même si ces communautés ont possédé leurs terres depuis des siècles.

Voici un exemple plus graphique. Dans la région du nord du Cauca, surnommée la ville blanche (« Ciudad blanca »), le gouvernement a refusé de reconnaître les Afro-Colombiens de la Communauté de La Toma. Le gouvernement a déclaré qu’il n’y avait pas de population noire dans ce secteur. Il a complètement ignoré le fait que les descendants des communautés africaines avaient acheté ces terres en 1636 avec de l’or qu’ils ont extrait eux-mêmes pour qu’ils y vivent en tant qu’hommes libres. Tout en niant l’existence des descendants africains dans la région, de 2000 à 2009 le gouvernement a accordé des concessions minières aux étrangers et aux multinationales, en mettant les communautés, leurs dirigeants et leurs droits territoriaux en péril. Mis en évidence par des organisations des droits de l’homme, les dirigeants communautaires du Conseil de La Toma ont subies des menaces de mort pendant les trois dernières années. Ils ont tous combattu pour protéger leurs droits sur leurs terres ancestrales.

Le cas des communautés de Jiguamiandó et Curvaradó dans le département de Choco, le seul département limitrophe du Panama, illustre également ce stratagème contre les droits des Afro-Colombiens. En février 1997, quatre mille personnes ont été dépouillées de leurs terres après avoir été terrorisés par une opération de contre-insurrection militaire réalisée avec la complicité de paramilitaires d’extrême droite contre les Forces Armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

Ces communautés Noires ont décidé de se battre pour leurs droits territoriaux. À la fin de 1999, lorsque ces communautés sont retournées pour récupérer les plus de 35.000 hectares de leurs terres qui les appartenaient, ils ont constaté qu’il avait été acquis frauduleusement par des sociétés liées à des groupes paramilitaires et ont été semés avec des cultures de palmiers produisant de l’huile de palme.

Suite à leur lutte pour la reconnaissance de leurs patrimoines, ces communautés ont été confrontées à près de 14 ans de menaces de mort et de persécution par le gouvernement et les groupes armés. Des centaines de membres de la communauté noire et les dirigeants ont été assassinés. Encore aujourd’hui ils ont été incapables de profiter d’un retour pacifique sur leurs territoires. Bien qu’en mars 2011, le gouvernement ait finalement accordé 25.000 hectares à ces victimes, il ne leurs à offert aucune assistance pour se défaire des monocultures de palmiers et à rétablir dans des conditions de sécurité économique et surtout physique. Les groupes paramilitaires continuent à harceler les communautés noires.

En 2004, la Cour constitutionnelle colombienne a jugé que l’état de plus d’un million de déplacés internes d’ascendance africaine était inconstitutionnel. Il a exigé que le gouvernement définisse et mette en œuvre des mesures pour résoudre le grave problème. Cependant, en raison de l’échec de l’ancien président colombien Alvaro Uribe (dont le ministre de la Défense était l’actuel président Juan Manuel Santos) de se conformer à la décision, la Cour a rendu l’ordonnance 005 en 2009, établissant une date limite pour le gouvernement de prendre les mesures appropriées pour aider, protéger, et de prévenir les communautés afro-colombiennes vulnérables de futur déplacement pernicieux. Le tribunal a également ordonné au gouvernement colombien à répondre du déplacement interne de communautés afro-colombiennes, par l’impact du conflit armé interne, y compris les effets des politiques nationales et étrangères, et par le racisme systémique et la discrimination contre la population noire.

Ni les gouvernements Uribe ou Santos se sont conformés aux ordonnances des tribunaux. Les organisations populaires et les communautés ont signalé à maintes reprises le manque de respect pour leur droit et ont poursuivi les actions en justice pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il se conforme à la loi.

Paraphrasant l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano,  » Nos quitaron la justicia y nos dejaron la ley  » ( Ils ont pris la justice et nous ont laissé la loi ). C’est la Colombie, un pays de nombreuses lois, mais peu de justice.

Source : Encre Noire

Auteur: 
PASC

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